Navigation privée : ce qu'elle cache, et ce qu'elle laisse voir
Vous cherchez un cadeau pour la personne qui partage votre ordinateur. Ou vous avez une question de santé à poser à un moteur de recherche et vous préférez que la publicité ne vous la rappelle pas pendant trois semaines. Alors hop, une fenêtre de navigation privée. C'est son nom dans Chrome, Firefox et Safari, et Edge l'appelle InPrivate. Le nom Incognito, qu'on croise souvent, est celui de la version anglaise de Chrome. Elle s'ouvre plus sombre que d'habitude, avec un message qui dit que vous naviguez en privé, et vous vous sentez un peu plus tranquille.
Le mot "privé" promet beaucoup.
Ce qui disparaît quand on ferme la fenêtre
Tant qu'elle est ouverte, la fenêtre privée se comporte comme une fenêtre ordinaire. La différence se joue à la fermeture. Dans Chrome, une fois la session de navigation privée terminée, le navigateur ne conserve ni les données des sites ni la liste des pages visitées. Dans Edge, historique, cookies, mots de passe et contenus de formulaires sont supprimés quand on ferme toutes les fenêtres InPrivate.
Deux choses restent sur l'appareil : les fichiers téléchargés et les favoris. Le PDF récupéré en fenêtre privée est dans votre dossier Téléchargements, et Safari précise qu'il n'apparaît pas dans la liste des téléchargements tout en restant sur l'ordinateur. Et tant que le navigateur reste ouvert, les cookies continuent d'être déposés. L'effacement attend la fermeture de la dernière fenêtre privée, l'onglet seul ne suffit pas.
Vous rentrez au garage et vous passez l'aspirateur dans la voiture. Plus un ticket de parking, plus une miette, le compteur journalier remis à zéro : quelqu'un qui monte dedans le lendemain ne saura rien de votre journée. Les péages ont enregistré votre plaque, et le boulanger chez qui vous avez payé par carte sait très bien que vous êtes passé. La fenêtre privée, c'est l'aspirateur.
Qui voit encore passer
Tout ce que la fenêtre privée efface se trouve sur votre appareil, et le chemin que suit votre navigation ne change pas : la demande part de chez vous, passe par votre box ou le réseau de l'entreprise, puis par le fournisseur d'accès, avant d'arriver au site. Chacun de ces maillons peut la voir passer. Les sites visités, Google compris, et les organisations qui gèrent votre réseau, école, employeur ou fournisseur d'accès, peuvent observer votre activité en navigation privée. Pour InPrivate, Microsoft nomme l'école, le lieu de travail et le fournisseur d'accès. La fenêtre privée de Firefox n'empêche ni les sites de savoir où vous vous trouvez physiquement, ni le fournisseur d'accès d'enregistrer votre activité.
Les sites ont aussi d'autres moyens de vous reconnaître. D'après la CNIL, la navigation privée n'empêche pas un site, ou une régie publicitaire, de reconnaître votre appareil avec d'autres techniques que les cookies : l'adresse IP (le numéro que votre connexion porte sur le réseau) ou l'empreinte numérique (une façon de reconnaître un appareil d'après les données recueillies pendant la navigation). Et les sites qui utilisent des services de Google partagent avec Google des informations sur votre activité, y compris pour la publicité. Cette collecte en mode Incognito a fait l'objet d'une action collective aux États-Unis, qui a débouché en 2024 sur un accord sans indemnité collective. Google s'y engage à réécrire ses mentions sur les données collectées, à supprimer des milliards d'enregistrements, et à laisser pendant cinq ans les utilisateurs bloquer les cookies tiers en navigation privée.
La fenêtre privée ne vous connecte pas automatiquement à vos comptes. Si vous le faites vous-même, pour relever votre messagerie ou poster sur un réseau social, le site sait qui vous êtes pour tout ce que vous y faites ensuite, comme dans n'importe quelle fenêtre. Ça paraît bête dit comme ça, et on l'oublie facilement une fois la fenêtre sombre ouverte.
Les protections en plus, selon le navigateur
Les éditeurs ont tout de même ajouté quelques garde-fous au mode privé, variables d'un navigateur à l'autre :
• Chrome. En navigation privée, les cookies tiers sont bloqués par défaut. Ce sont ceux déposés par un autre domaine que le site que vous lisez, typiquement une régie publicitaire ; l'article sur les bandeaux cookies en fait la distinction.
• Safari. En navigation privée, chaque onglet est isolé des autres, et la protection avancée contre le pistage et l'empreinte numérique est activée par défaut : connexions bloquées vers les sociétés de collecte qui relèvent l'empreinte, paramètres de pistage retirés des adresses. Cette protection avancée peut aussi être activée pour toute la navigation.
• Firefox. Les cookies tiers et les traqueurs de contenu sont bloqués par défaut dans les fenêtres privées, et Mozilla présente le mode comme un moyen de limiter les données que les sites collectent à votre sujet.
• Edge. InPrivate ne protège pas davantage des sites malveillants et n'ajoute aucun blocage de publicité.
Ces protections visent le pistage publicitaire d'un site à l'autre. Elles ne touchent ni au réseau, ni aux comptes, ni aux virus : la fenêtre privée de Firefox ne protège pas des logiciels malveillants, et Edge ne peut pas empêcher une extension que vous avez autorisée en InPrivate d'enregistrer votre historique. Elle y voit ce qu'elle voit ailleurs, et ce qu'elle en fait dépend de qui la possède aujourd'hui, ce que raconte l'article sur les extensions.
Le billet d'avion est-il moins cher en fenêtre privée ?
On entend souvent qu'un billet d'avion coûte moins cher en fenêtre privée, parce que le site, ne vous reconnaissant pas, n'augmenterait pas le prix à votre deuxième visite. En 2013, la CNIL et la DGCCRF (la répression des fraudes) ont contrôlé des sites français de vente en ligne, transport en tête, pour savoir si les tarifs variaient selon l'adresse IP de l'internaute. Aucune des techniques observées ne s'en servait pour moduler le prix. Les variations venaient du nombre de places restantes dans l'avion ou le train et de la date d'achat, ce que les compagnies appellent le yield management. Les contrôleurs ont aussi repéré des sites qui affichaient un prix d'appel plus bas aux internautes arrivés par un comparateur, avec des frais plus élevés derrière, pour un total à peu près identique.
La Commission européenne a fait simuler des recherches sur 160 sites de huit pays, dont des plateformes de vente de billets d'avion. Son étude, publiée en 2018, n'a pas trouvé de personnalisation systématique des prix. Des écarts apparaissaient dans 6 % des situations, avec une différence médiane inférieure à 1,6 %, et ils allaient dans les deux sens. Sur les 34 sites concernés, 19 vendaient des billets d'avion, et le facteur qui pesait le plus sur le prix était l'arrivée par un comparateur, jusqu'à 3 % d'écart en moyenne dans certains pays. L'étude a aussi relevé que 92 % des sites de billets d'avion testés personnalisaient l'ordre d'affichage des offres, ce qui peut donner l'impression que le prix a bougé d'une visite à l'autre.
Deux réserves tout de même. Aucune de ces enquêtes n'a testé le mode privé en tant que tel, même si le scénario de référence de l'étude européenne, un visiteur dont le site ignore l'historique et le chemin d'arrivée, s'en approche. Et la Commission prévient que ces algorithmes sont difficiles à détecter. Rien n'empêche d'ouvrir une fenêtre privée pour comparer, mais avec ce qu'on sait, le prix qui monte d'une visite à l'autre tient au remplissage de l'avion et à la date qui approche.
Les bons usages
Il reste des situations où la fenêtre privée est le bon outil :
• L'ordinateur partagé ou public. La CNIL conseille fortement la navigation privée quand on est contraint d'utiliser un ordinateur public, ou quand on partage régulièrement le sien avec son entourage. À la médiathèque, à l'hôtel ou sur le poste commun de la famille, la personne suivante ne retrouve ni vos sessions ni votre historique.
• Le second compte. Toujours d'après la CNIL, la fenêtre privée permet de se connecter à un compte sans déconnecter la session déjà ouverte, celle d'un ami par exemple. Elle tient aussi séparés deux comptes chez le même fournisseur, un pro et un perso.
• Le cadeau, et la recherche qu'on garde pour soi. L'aide de Chrome prend justement l'exemple du cadeau, et la personne qui emprunte l'ordinateur le soir ne tombe pas sur la page. Même logique pour une recherche médicale ou personnelle qu'on préfère ne pas retrouver dans l'historique.
Pour que ça marche, on ferme toutes les fenêtres privées en partant, puisque l'effacement n'a lieu qu'à ce moment-là ; Mozilla le conseille. On supprime à la main les téléchargements, si le but était de ne laisser aucune trace. Et on garde en tête qu'un compte ouvert dans la fenêtre privée vous identifie auprès du site, comme ailleurs.
Le message d'accueil a lui-même changé de ton
L'écran qui s'affiche à l'ouverture d'Incognito a été retouché. Début 2024, il disait "Now you can browse privately" ; la version repérée en janvier 2024 dans Chrome Canary (la version d'essai du navigateur) disait "so you can browse more privately", et ajoutait que cela ne changeait rien à la collecte de données par les sites visités et leurs services, Google compris. En français, l'aide actuelle de Chrome promet de naviguer "de façon plus confidentielle". Ce "plus" est une bonne façon de lire la fenêtre privée : un peu plus privé qu'une fenêtre ordinaire, pour les gens qui s'assoient devant votre écran après vous, et le même trafic pour tous ceux qui le voient passer sur le chemin.
Le site que vous lisez n'héberge aucune régie publicitaire et garde ses statistiques de visite sur son propre serveur. La vie privée par défaut est la ligne d'iatko, et c'est avec elle que nous réglons un navigateur. Si vous voulez que votre ordinateur tienne la promesse que la fenêtre privée ne fait qu'à moitié, nous venons le régler avec vous, chez vous ou à distance : protection avancée de Safari activée pour toute la navigation, cookies tiers bloqués hors mode privé, et le poste familial préparé pour la personne qui l'emprunte le soir. Prendre contact pour un rendez-vous.